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Entretien avec M Chebel

L’homme qui se bat pour l’islam des Lumières

por Gianni Carta publicado 05/10/2012 06h42, última modificação 05/10/2012 12h23
« L'islam et la démocratie sont compatibles », dit l'historien
Malek Chebel1

« L'islam et la démocratie sont compatibles », dit l'historien

Malek Chebel est depuis longtemps reconnu comme l’inventeur de l’expression «l’islam des Lumières ». Et pour cause : cet auteur qui vend le plus de livres dans le monde francophone et enseigne dans les plus prestigieuses universités du monde, professe la réforme de l’islam. Assis sur un banc dans un parc à côté du musée du Louvre, l’historien des religions, docteur en anthropologie et en ethnologie, docteur en Sciences politiques, docteur en psychopathologie clinique et psychanalyse, dit : « Chaque fois que l’islam a été libre penseur, chaque fois qu’il a libéré la parole et accepté que les philosophes fassent leur travail, il a été brillant ». Suite au Printemps arabe et à la victoire des partis politiques islamistes en Egypte et en Tunisie, on se demande si une démocratie pourra voir le jour dans les pays arabes et musulmans. « Il ne faut pas réduire l’islam à une gouvernance », répond Chebel, musulman pratiquant, né en Algérie il y a 59 ans. «L’islam est une croyance, et quand on isole la religion tout est possible. » Pour Chebel, le Printemps arabe est une crise positive. « C’est une crise salutaire, parce que j’estime que l’islam a perdu trop de temps à regarder le passé plutôt que l’avenir ». Bref, la gouvernance dans le monde arabe et musulman va changer. Au fond, le rêve de Chebel pour l’islam serait un retour à l’Andalousie d’Averroès et d’autres grands philosophes du Moyen Âge.

CartaCapital : Croyez-vous que le Printemps arabe est un pas vers les Lumières, même si les Frères Musulmans ont gagné des élections en Tunisie et en Egypte ?
Malek Chebel : Il faut distinguer la politique de la religion. La religion est
venue après les mouvements pour un changement dans ces pays. De toute façon, il me semble que dans certains cas les peuples continuent à se libérer de leurs despotes et, en quelque sorte, de leur colonialisme…

CC : De leur colonialisme ?
MC : Oui, ces pays arabes et musulmans dont nous parlons, comme d’autres, ne se sont pas débarrassés d’un néocolonialisme parce que, quand les colonialistes sont partis, ils ont laissé des gens qui les ont remplacés. Il se passe donc une forme de décolonisation qui continue, et dans d’autres cas c’est une forme de recolonisation. Il y a eu, par exemple, une coalition de plusieurs pays pour abattre Muammar el-Kadhafi en Libye, et ça c’est une forme d’occupation économique. La Syrie de Bachar el-Assad c’est pareil. Pour aller vite, pendant le Printemps arabe il y a eu des décolonisations et des recolonisations. La religion vient après les mouvements des peuples pour se libérer des despotes.

CC : Voyez-vous un pas vers les Lumières dans ce processus qui est plus long qu’on ne le pensait ?
MC : Je crois que tous ces processus vont quand même donner quelque chose de positif. C’est clair qu’un mouvement historique s’est emparé des populations arabes qui ne veulent plus être gouvernées par des souverains comme dans le passé. Donc quelque soit le régime qui vient en place dans les pays affectés par le Printemps arabe, il doit tenir compte de tous les facteurs et des réalités politiques locales. Les nouveaux dirigeants ne peuvent plus ignorer le peuple, la demande légitime de liberté des jeunes, des femmes et des minorités. Le style de gouvernance va changer. E c’est ce changement qui va peut-être donner une amorce à des processus démocratiques dans l’avenir.

CC : Dans le Manifeste pour un islam de Lumières (Pluriel, 2004, 216 pages, 8 Euro), vous écrivez que le culte de la personnalité est l’un des cancers qui bloque la vie politique dans les pays musulmans et arabes. Cependant, le culte de la personnalité ne disparait pas aussi facilement dans des pays habitués aux sultans.
MC : Je crois que le Manifeste a anticipé toutes les réformes que les manifestants ont revendiquées, et parmi elles la fin du culte de la
personnalité. De toute manière, ce culte-là n’existe pas comme auparavant dans certains pays. A un moment donné, Hosni Moubarak a été considéré comme le Pharaon moderne en Égypte. Mohamed Morsi, le nouveau président égyptien, s’exprime comme un gars du peuple. Pour l’instant tout au moins. En Tunisie, Ben Ali était un autocrate total. Hassan II était une espèce de roi divin au Maroc. Maintenant son fils, Mohamed VI, est obligé de composer avec l’opposition.

CC : La démocratie est-elle compatible avec l’islam ?
MC : Il ne faut pas réduire l’islam à une gouvernance humaine. L’islam est une croyance et quand on isole la religion de la politique tout est possible. Ce sont les autocrates musulmans qui bloquent les démocraties dans les pays musulmans. L’islam est compatible avec tous les régimes politiques que l’homme décide.

CC : Vous dites que la crise de l’islam commence avec la chute de Grenade en1492, et puis s’accentue avec celle de l’Empire Ottoman à la fin de la Première Guerre Mondiale. La « vraie » crise de l’islam ne commencerait-elle pas, finalement, après la chute de l’empire Ottoman ?
MC : Ce sont des crises qui ont des valeurs différentes. Le début de la chute de l’empire musulman commence en 1492. Les musulmans sont restés pendant sept siècles en Andalousie considérée comme la partie la plus aboutie, réussie, luxueuse et définitive de leur puissance. Et ils la perdent face aux catholiques. La deuxième crise c’est évidemment la chute du califat au début du XXème siècle avec (Mustafa Kemal) Atatürk, fondateur de la République turque et celui qui instaure la laïcité en 1922. Troisième crise : les colonisations. Pendant un siècle les musulmans étaient, quasiment pour la totalité, colonisés par des chrétiens. Ils se sont décolonisés dans les années 60, mais une fois libres ils se sont rendus compte qu’ils avaient un autre problème à régler : le fondamentalisme religieux. C’est une autre forme de crise parce qu’un pays, une puissance, une civilisation ne va pas de plein gré vers le fondamentalisme si elle n’est pas malade. La dernière crise c’est celle de la modernité. Pour une fois, c’est une crise positive. L’introduction de la modernité dans le monde de l’islam va bousculer les vieilles habitudes. C’est une crise salutaire, parce que j’estime que l’islam a perdu trop de temps à regarder le passé plutôt que l’avenir.

CC : Dans votre livre L’islam expliqué par Malek Chebel (Perrin, 2009, 249 pages, 8,20 Euro) vous dites que l’intégrisme commence avec des intellectuels comme Al-Afghani au XIXème. Il y a eu des réactions dans les années 1920 contre Atatürk par des intellectuels plus conservateurs. Il y a eu également Hassan al-Banna qui a fondé les Frères Musulmans. Ensuite l’Ayatollah Khomeiny arrive au pouvoir en 1979. Finalement, depuis deux siècles les wahhabites d’Arabie Saoudite veulent, en finançant des mouvements fondamentalistes, contrôler idéologiquement l’islam. Comment faire émerger la démocratie face à des régimes ou des formations islamistes ?

MC : L’islam a besoin d’une sorte d’Aggiornamento. C'est-à-dire que nous sommes encore quelques intellectuels minoritaires, en nombre j’espère, mais majoritaire par le silence, puisqu’il y a beaucoup de gens qui nous suivent et qui posent la question du pouvoir en islam. C’est quoi le pouvoir politique en islam ? Est-ce que l’imam a pour vocation de gérer la mosquée et le palais ? Est-ce que le religieux a des connaissances en finance et en relations internationales, peut-il gouverner une cité ? Ces questions sont fondamentales pour établir si dans les pays arabes et musulmans il est possible d’avoir un pouvoir laïc ou peut-être pas laïc, mais un pouvoir distinct de la religion. Ces questions n’ont pas été posées. C’est à nous de poser les termes théoriques de l’émergence du politique au centre du religieux avec un travail constant d’explications. Mais je pense que ça ne viendra pas facilement tant que nous n’aurons pas une assise politique ou un régime politique qui soutient nos vues. Par exemple, Atatürk a précédé le mouvement mais il a été tellement violent face aux religieux qu’il y a eu un «contre-cours» en Turquie, pays maintenant gouverné par des religieux.

CC : Mais dans ce contexte les américains s’entendent bien avec les Frères Musulmans et avec la Turquie. C’est compliqué d’avoir des régimes laïcs sans l’appui des États-Unis…
MC : Les américains sont les meilleurs copains du premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan et les islamistes de ce pays-là parce qu’ils ont une base et des alliances stratégiques très fortes sur le plan militaire en Turquie. Au point de se demander si Erdoğan n’attaquerait pas la Syrie au profit des américains. Est-ce que l’avion de guerre turc qui a récemment violé l’espace aérien de la Syrie, et qui a été abattu par Damas, serait une tactique proposée par Washington pour engager la Syrie dans une guerre ? Les États-Unis sont proches non seulement des Frères Musulmans, mais aussi des wahhabites en Arabie Saoudite depuis longtemps. Washington est de mèche avec tous les régimes les plus autocratiques possibles dès lors que sur le plan économique ils ont un passe-droit, des avantages et des privilèges. Les américains ne font pas de morale ou d’idéologie. Ce sont des pragmatiques qui travaillent avec des gens qui sont au pouvoir. Ils soutiennent une démocratie si elle est à leur service. Les américains soutiennent rarement l’émergence d’une démocratie au sens philosophique où nous l’entendons ici en Europe. Les droits de l’homme, la démocratie, la laïcité, L’Amnistie Internationale, tout ça c’est très bien, mais ça sert surtout l’image occidentale. C’est simple : ils exercent une forme de néocolonialisme. Et la majorité des pays occidentaux font la même chose.

CC : En Bosnie il y avait des camps de concentration et des génocides, et nous n’avons rien fait. Pourquoi pas en Lybie ?
MC : Je suis d’accord avec vous. Mais il faudrait que les pays concernés interviennent sans l’aide des étrangers. Si vous mettez à plat tout le pays, ce n’est pas sérieux parce que pendant des années et des années vous avez travaillé avec eux. Un mois avant l’intervention en Lybie, Kadhafi était à Paris. Il a été reçu comme un roi. A mes yeux une grande partie de ces conflits étaient fabriqués par des grandes puissances. La Lybie, à coup sûr. Le 13 juillet 2008, au Petit Palais, quand il y a eu la réunion de l’Union pour la Méditerranée (UPM) sous la houlette de Sarkozy, j’étais au dîner des chefs d’État. La chancelière allemande Angela Merkel était à une table de moi, à côté de moi, mais de dos, il y avait Ehud Olmert, le premier ministre israélien de l’époque. Il y avait les représentants de 40 pays. Il y avait Moubarak, Erdoğan, Gordon Brown – premier ministre britannique de l’époque- Assad également, qui, je vous le rappelle, se trouvait à la tribune du défilé du 14 juillet. Ben Ali, despote de la Tunisie, était venu mais il est parti dans l’après-midi, il n’était pas au dîner. Il y avait une armée de serveurs qui allait très vite. Bref, le dîner a duré 45 minutes. Et Sarkozy s’est levé et a dit, brillamment : «Le dîner est officiellement terminé ; comme ça, personne ne pourra dire qu’on s’est ennuyé au dîner de l’UPM chez Sarkozy. Le café est servi dans le jardin ». J’ai réfléchi après, pourquoi un dîner aussi important que celui-ci ne dure que 45 minutes ? C’était fait de manière à avoir la photo, et qu’aucun président ne puisse parler aux autres parce que beaucoup étaient opposés les uns aux autres. Les algériens étaient opposés aux marocains, il y avait les Turcs qui jouaient un rôle particulier, il y avait les Syriens que personne n’approchait, les Palestiniens et les Israéliens étaient là, etc. Bref, les grandes puissances ne sont pas des puissances humanistes. Ils sont cyniques tout simplement. Même les puissances musulmanes, quand elles étaient des puissances, se comportaient de la même façon.

CC : Ce manque d’union entre les pays, c’est mauvais pour l’islam.
MC : Malheureusement on joue sur les deux tableaux et ça renforce l’islam violent. Et donc l’islam des Lumières perd beaucoup. L’islam des Lumières prospère quand les gens commencent à lire, à réfléchir. Quand on n’a pas le temps de lire, une réalité - peut-être imaginaire – est imposée. Eh bien, forcément, ça n’est pas bien pour l’islam des Lumières, c’est bon pour l’islam intégriste.

CC : Dans ce contexte, pour faire émerger des démocraties, il faut qu’un travail soit fait à l’intérieur de chaque pays.
MC : Nous avons un choix cornélien à faire. Faut-il aller vers une guerre civile pour déloger les islamistes ou bien les combattre par les règles intrinsèques de la démocratie ? Il n’y a pas d’esprit démocratique dans les pays arabes pour l’instant. Il est peut-être en formation, ça viendra petit à petit, mais pour le moment il n’existe pas parce que nous étions gouvernés souvent par des autocrates. Et nous nous trouvons, comme j’ai déjà dit, face à des pays occidentaux qui ne soutiennent pas nécessairement les démocrates : ils soutiennent les gens au pouvoir. D’ailleurs les islamistes ont un parti, le Parti de Dieu. Donc, ils sont organisés, il y a de l’argent. Et le système politique sert les gens organisés partout dans le monde. Sans quoi le Front National en France n’aurait pas eu un seul député.

CC : Pourquoi ne peut-on pas parler de la laïcité avec beaucoup de musulmans ?
MC : Parce que la laïcité, aux yeux de beaucoup de musulmans, est malheureusement considérée comme une forme d’agnosticisme et, dans un état plus avancé, un type d’athéisme. Ils ne connaissent pas le sens du mot. La laïcité est un phénomène historique, elle est venue de certains pays, dont la France, à un moment de son histoire. Mais pour de nombreux musulmans parler de la laïcité c’est comme, en quelque sorte, parler de la mort de l’islam. Ceux qui veulent comprendre et sont de bonne foi, n’ont pas peur de la laïcité puisque c’est un régime qui permet précisément à l’islam d’exister et d’être un « bon » islam contrairement au « mauvais » islam qui fait peur à l’Occident. C’est possible d’avoir une gouvernance humaine à côté d’une foi et d’une croyance orientées vers Dieu. La laïcité n’empêchera jamais la mosquée.

CC : Dans votre livre Manifeste pour un islam des Lumières, parmi les 27 propositions pour réformer l’islam, l’une des plus importantes est de développer l’esprit critique lorsqu’on interprète le Coran.

MC : Oui, tout à fait.

CC : Cela dit, il y a des intellectuels comme Tariq Ramadan, professeur d’islam à Oxford, qui veulent séparer les musulmans « purs » des «impurs ».

MC : Tariq Ramadan, que je connais bien, veut construire son Eglise, moi, j’essaie de bâtir une Ecole de pensée. C’est très différent. Je ne tiens à voir des Musulmans se courber devant moi et embrasser ma main. Au contraire, je veux qu’ils soient libres et qu’ils décident par eux-mêmes, qu’ils s’inventent leur propre monde, leur propre pensée, leur propre philosophie, leur propre islam. Et l’islam permet tout ça. Il n’y a pas lieu de passer par l’autorisation de l’imam X. Vous êtes vous-même libre de lire le Coran et de le comprendre comme vous l’entendez. Quand j’ai traduit le Coran je l’ai fait dans une langue accessible (niveau Bac - 2). Si les personnes ne veulent pas le comprendre c’est parce qu’ils ne veulent pas le lire. Et s’ils le lisent ils le comprennent, il n’y a pas de souci. Et avec, ça j’ai mis un dictionnaire pour l’expliquer. Tout mon travail est un travail de pédagogie des Lumières pour permettre aux gens de se faire leur propre opinion, d’être libres et de défendre la religion qu’ils aiment. Nous n’avons pas besoin de prédicateurs pour décider d’être musulmans comme nous l’entendons. Les gens ont le droit de pouvoir distinguer entre le mauvais islam et le bon islam, parce que l’islam est fondé sur le lien direct à Dieu.

CC : Comment répondez-vous aux gens qui disent que vous voulez occidentaliser l’islam parce que votre but est de le reformer ?
MC : Je réponds simplement que l’islam n’a jamais été aussi brillantissime qu’en Andalousie. Or, c’est en Andalousie qu’il y a eu le plus grand philosophe de l’islam : Averroès. Un siècle après la naissance de l’islam il y a eu un mouvement de libres penseurs, et ils sont même arrivés au pouvoir pour quelques temps. Mais, la parole de Dieu, à travers le Prophète est devenue la parole des hommes et il faut pouvoir la lire et la contester avec un esprit ouvert. Et donc, chaque fois que l’islam a été libre penseur, si je peux dire, chaque fois qu’il a libéré la parole et a accepté que les philosophes fassent leur travail de philosophie, il a été brillant. C’est facile de faire taire le philosophe avec une balle. Mais la philosophie, on ne peut pas la faire taire. Je défends une pensée profonde. Je lutte contre l’islam qui empêche n’importe quel individu de s’habiller comme il veut, ou de manger ce qu’il veut. L’islam peut être une pédagogie, un appel, un éveil, il peut éduquer les gens, mais il n’a pas le droit d’interdire. Personne n’a le droit de m’interdire dès lors que j’ai une conscience, dès lors que je suis un être mature et que je décide de mon sort.

CC : Dante a mis le Prophète en Enfer. Donc ça fait plusieurs siècles qu’on a des préjugés contre les musulmans. Après le 11 septembre ces préjugés ont empiré. C’est à travers l’éducation qu’on peut combattre l’islamophobie ?
MC : L’islamophobie a énormément monté à partir du 11 septembre. Comment la combattre ? Je suis en train d’écrire un livre dans lequel je recense tous les textes islamophobes depuis le début de l’islam jusqu'à nos jours. Je suis très étonné par la récurrence de ce thème. Déjà, à l’origine, l’islam faisait peur aux chrétiens. Parce que le Prophète a commencé à parler de fraternité universelle, de dimension caritative... L’islam n’est pas contre la chair, n’est pas contre l’argent, au contraire il dit « enrichissez-vous, amusez-vous, prenez du plaisir ». Donc, sur un certain nombre de thèmes, il était un peu aux antipodes du christianisme. Il y a eu des textes des pères de l’Eglise au Moyen Âge effrayants de violence. Sur le Prophète, on a dit qu’il était un être humain, vulgaire, qu’il adorait les femmes et la chair, qu’il aimait l’argent, la soie avec laquelle il aimait s’habiller, les parfums … Quelle horreur, damnation ! Mais c’était une islamophobie savante. C’était du bon langage en latin, c’était du Voltaire, donc réservé à une élite. A mes yeux on partdes principes d’obscurantisme vers un principe de clarté. L’humanité entière part de l’obscurantisme vers les Lumières. Le progrès scientifique, les voyages, internet, les débats internationaux, donc tout va servir la transparence et la clarification. On part d’un endroit où nous étions isolés, des villages sous l’autorité du roi ou de religieux qui nous empêchaient de voyager, de se rencontrer ; et, au fur et à mesure, on se rencontre, on voyage, on se marie, on fait des croisements. L’islam va, lui aussi, comme les autres, bénéficier des changements. Le mouvement parallèle aujourd’hui c’est que tout est populaire. C'est-à-dire qu’on va de quelque chose aristocratique et divin, vers, avec plus de transparence, quelque chose de plus commun. Tout le monde veut penser par lui-même, veut avoir sa liberté, sa liberté de corps, d’esprit, se nourrir comme il veut. Tout ça est positif, mais en même temps tout se généralise. Donc je pense que l’islamophobie et les préjugés évoluent avec ce développement de l’humanité. Après le 11 septembre, beaucoup de gens se trouvaient dans une position de donner un avis sur l’islam. Uniquement parce qu’ils ont vu des images à la télévision. Quand ils ont vu ces avions percuter les tours, et qu’on leur a dit que c’était Ben Laden, et que Ben Laden était musulman, ennemi de l’Occident, et donc ennemi de tout le monde, ennemi des femmes, des intellectuels… tout un chacun, dans la rue, avait une opinion sur l’islam. C’est le drame de la société d’aujourd’hui. Tout se généralise à grande vitesse. Avant, les transmissions se faisaient au terme de longues années de connaissance. Le peuple est devenu lui-même le juge, et la télévision le
parlement. Le décodage se fait individuellement, c’est pourquoi les préjugés vont s’élargir, et ils vont continuer à proliférer.

CC : Il y a déjà pas mal de préjugés contre l’islam.
MC : En effet, l’année qui vient de s’écouler en France a connu, coup sur coup, plusieurs problèmes liés aux préjugés. Par exemple, la viande halal. Marine Le Pen a lancé ce débat pour des raisons politiques, évidemment. Elle fait son boulot de femme politique populiste, démagogue, réactionnaire. Elle fait son boulot. Mais ce qui m’a impressionné c’est l’ensemble des journalistes qui reprennent ses mots. La viande halal, elle existe depuis la nuit des temps, la traçabilité existe depuis que le commerce existe. Traçabilité qui nous permet de savoir que cette viande ou cette autre vient d’Argentine ou d’ailleurs. Bref, la traçabilité n’est pas un problème. Au contraire : c’est exactement ça qui protège le client. Il y a plusieurs étapes au cours desquelles vous pouvez vérifier si la viande que vous mangez est celle que vous voulez. Mais non, ils disent qu’on n’a pas le choix, on nous impose la viande halal. Au contraire : vous avez le choix. Mais ils font une confusion entre la viande halal et l’islam. Alors pourquoi les bouchers vendent la viande halal ? Simple : elle coûte moins chère. Quand nous avons fait l’enquête, nous avons découvert que la viande halal arrangeait surtout les bouchers non-musulmans parce qu’elle est moins chère. Vous savez pourquoi ? L’abattoir halal a des mécanismes qui coûtent moins chers. Alors là on arrête le problème parce que ça touche beaucoup des gens, et on revient à l’argent qui déstabilise toute la filière. Vite on passe à un autre sujet parce que la viande non-halal n’est pas rentable. Il faut d’abord, dans n’importe quel sujet, demander à qui une politique économique sert-elle : aux politiques, aux financiers ? Dans le cas de la viande halal, les musulmans sont devenus en fait la caisse de résonnance des angoisses collectives. Il faut toujours décoder les peurs collectives.

CC : Vous avez défendu Robert Redeker, le philosophe français contre qui un imam a fait une fetwa quand il a dit que le Coran encourage le djihad, la guerre sainte.
MC : J’ai dit qu’un philosophe doit philosopher comme il veut. Mais j’ai défendu Redeker en tant que philosophe, pas comme théologien. Le problème du djihad est très complexe.

CC : Comment le Coran interprète le djihad ?
MC : Le djihad n’est pas valable si vous faites une guerre injuste face à un ennemi qui est plus pauvre que vous. Dans ce cas-là ce n’est pas de la guerre sainte. Mais le djihad peut avoir d’autres interprétations. Moi, par exemple, je fais un djihad intellectuel. Mon travail c’est de passer la connaissance face à l’ignorance. Et vous aussi faites un djihad en informant vos lecteurs. Le mot djihad est devenu plus riche. Mais la base reste la même : il n’y a pas de djihad si la cause est injuste. Le djihad c’est une guerre, je répète, d’autodéfense. C’est pour ça que l’Algérie, quand elle faisait la guerre contre la France, faisait un djihad : elle voulait se libérer d’un ennemi extérieur.

CC : Est-ce qu’on peut faire la guerre pendant le ramadan, comme c’était le cas en Syrie en ce moment (juillet 2012)?
MC : Dans le Coran il y a les versets coraniques qui interdisent de faire la guerre durant le ramadan parce qu’il fait partie des quatre mois sacrés en Islam. Ces quatre mois sacrés existaient déjà avant l’islam. En fait, le Coran a validé une situation qui existait avant l’islam, et d’ailleurs c’est valable partout. Les tribus de l’époque se mirent d’accord pour ne pas faire la guerre pendant ces mois-là parce que c’était mauvais pour le commerce. Après on pouvait faire la guerre. Le ramadan c’est le commerce mais c’est aussi le troc autour d’une grande foire à la Mecque. Deuxième point qu’on rencontre sur le ramadan dans le Coran c’est la guerre entre musulmans. Un musulman ne peut faire la guerre à un autre musulman. Je répète le troisième point : le Coran a clairement dit que toutes les guerres sont illégitimes. Il n’y a que la guerre d’autodéfense qui est légitime. C'est-à-dire que vous n’avez pas le droit, en général, de faire la guerre à quelqu’un qui n’a jamais rien fait contre vous. La guerre de conquête, agressive, projetée hors de vos frontières est interdite.

CC : Et même dans ce cas, il y a d’abord des négociations, n’est-ce pas?
MC : Oui, la guerre c’est le dernier recours. Vous ne ferez la guerre que lorsque vous aurez épuisé toutes les voies de négociation, de troc, parfois d’alliances matrimoniales. l’islam, parfois, préconise de se marier, d’unir les garçons et les filles entre les familles des rivales pour ne pas se faire la guerre.

CC : Et alors pourquoi les musulmans se font la guerre ?
MC : Ça c’est l’explication de la théologie majeure. Il y a aussi des théologies mineures. Le Coran n’en parle pas. Il faut que nous fassions notre propre philosophie. Par exemple : la division entre chiites et sunnites, c’est une guerre larvée entre l’Iran et l’Iraq contre l’Arabie Saoudite. Ce sont des musulmans qui se font la guerre. Les chiites considèrent que les sunnites ne sont pas de bons musulmans et vice-versa. Et au nom de cela, ils légitiment une théorie, qui est applicable peut-être au sens large du terme dans le Coran. Donc, aujourd’hui, si le pouvoir Syrien considère que l’opposition est un ennemi armé par l’étranger et qu’il est attaqué par cet ennemi il peut faire, avec l’appui d’une autorité religieuse reconnue, une fetwa dans laquelle il préconise de détruire l’opposition parce que c’est un virus qui attaque la nation. Inversement, l’opposition peut faire une fetwa aussi : Assad, diront d’autres théologiens, c’est un despote qui nous a privés des libertés, qui nous méprise, il appartient à une minorité alaouite et donc il n’est pas représentatif. Mais ça c’est un argument seulement. Par exemple, dans la Tunisie de Ben Ali, c’était des sunnites contre sunnites. Mais l’opposition a dit que Ben Ali était un prévaricateur qui a pris l’argent du peuple.

CC : Mais ils se font la guerre, est-ce qu’ils sont de vrais musulmans ?
MC : En Syrie ils sont musulmans à la base, mais leur but ce n’est pas l’islam. Parce que normalement, avant de faire la guerre, il faut épuiser, comme vous l’avez remarqué, toutes les voies de négociation. Il faut construire un parti, il faut dénoncer, il faut militer… Alors que là, ils font la guerre d’une manière rationnelle, cynique et totalement dénuée de liens avec l’islam. Ils veulent prendre le pouvoir, c’est tout.

CC : Dans deux versets et demi du Coran vous dites que c’est difficile d’interpréter si la femme doit ou non porter le voile.
MC : Le Coran est composé de 114 chapitres et 6.218 versets. A mes yeux, pour qu’il y ait un jour une modernité dans l’islam, il faut que, tous ensemble les musulmans, nous acceptions de distinguer les versets de mystique, de vénération de Dieu et de théologie pure des versets sociaux – je pense que c’est là que se trouve le clivage. Le but est simple : l’arrivée de la démocratie, la séparation du pouvoir politique du pouvoir religieux. Dans le Coran il est question d’affaires sociales, de respect de l’autre, de problèmes d’argent, de vêtements, de voyages, du savoir, de science, de modernité, des femmes. Ce sont des versets conjoncturels. Ils étaient valables au VIIème siècle ; je me demande s’ils sont encore valables aujourd’hui. Le lien à Dieu est permanent, mais les versets conjoncturels sont ce que j’appelle les versets temporels – parce qu’il y a des versets intemporels et des versets temporels – ; ils doivent être discutés tout le temps et en tout lieu. C’est pourquoi je me suis battu contre l’imposition du voile en France. Selon ma lecture du Coran, le livre sacré doit être au service des musulmans où qu’ils se trouvent. Vous ne pouvez pas imposer à une femme habitant le désert de s’habiller de la même façon qu’une femme habitant le Pôle Nord. Si votre voile est celui dont parle le Coran au VIIème siècle, ça veut dire qu’on doit le mettre, quand on est musulman, dans le désert de Gobi, pas sous la neige du Canada ! Donc il faut interpréter les versets temporels qui parlent des femmes, du mariage, du concubinage, de l’esclavage, de toutes sortes de sujets. Mais ils doivent être réinterprétés sans que l’homme toujours impose les conditions.
CC : Mais comment expliquer le fait que de nombreuses femmes sont voilées en France, en Turquie, partout?
MC : Dans ma large famille on a voulu mettre le voile à des gamines. Et on a voulu même les sortir de l’école, en France, parce qu’elles commençaient à être adolescentes. J’ai dit : « Mais vous êtes malades ou quoi ? » L’école est indispensable pour être une bonne musulmane ou un bon musulman. Et donc je me suis rendu compte, au fur et à mesure, que tout l’islam est basé sur une cathédrale du sexe. Je suis en train d’écrire un livre sur ce sujet. Bref, je me suis rendu compte que porter le voile c’est une question de jalousie masculine. Pourquoi veut-on voiler les femmes dans les pays musulmans si tout le monde est musulman ? Ça veut dire que vous êtes jaloux tout simplement que les autres femmes sont voilées et pas les vôtres. Il n’y a rien à voir avec Dieu, mais avec un système patriarcal.

CC : Mais si une femme veut porter le voile comment réagissez-vous ?
MC : Je défendrai totalement son choix s’il est vraiment libre. Souvent les femmes disent qu’elles sont totalement libres, mais en fait le cadre dans lequel elles agissent n’est pas vraiment libre. Par exemple, une adolescente est libre de choisir mais elle a un grand frère ou sa mère, ou la famille qui a un regard sur elle.

CC : Et pourtant, comme vous dites souvent, l’islam est très sensuel comme on le voit dans Les milles et une Nuits. Vous dites aussi que le Prophète disait qu’il aimait « les femmes, les parfums et la prière ».
MC : Dans les années 1990 quand j’ai écrit l’Encyclopédie de l’Amour en Islam (Payot, 707 pages, 18 Euro) et que j’ai mis cette phrase en exergue, un journaliste m’a demandé : « Vous êtes sûr de ce que vous dites ? »

CC : Pourquoi y a-t-il des problèmes comme l’excision en Islam si c’est une religion sensuelle ?
MC : L’excision ne fait pas partie de l’islam. La partie excisée n’était pas musulmane il y a un siècle. C’est dans les pays musulmans d’Afrique que l’excision est devenue courante. Ils sont devenus musulmans il y a un siècle parce que l’islam est en expansion. Je suis souvent allé dans des colloques avec des gynécologues, des sexologues, etc. Une gynécologue m’a dit : « Il y a dix ans, l’excision était dans la Haute-Egypte, du coté de la Nubie, du Soudan. Il y a cinq ans on l’a déjà récupérée dans la Moyenne-Egypte. Il y a deux ans, on l’a constatée au Caire ». Souvent les hommes veulent priver les femmes de leur potentiel de jouissance parce que quand vous privez la femme de son clitoris, vous Lewis’ entravez, et cette castration devient utile pour les despotes et les misogynes. La liberté sexuelle c’est une liberté fabuleuse. Donc le combat que je mène n’est pas seulement pour l’islam des Lumières, mais aussi contre l’obscurantisme.

CC : Pourtant, la sexualité est encore un sujet plus délicat dans les pays musulmans…
MC : Les gens me trouvent comme quelqu’un qui expose tout, comme quelqu’un qui n’a pas de tabou. Mas je combats les tabous. Mon métier, c’est de faire exploser les tabous.

CC : Dans votre œuvre vous parlez beaucoup, bien sûr, d’Averroès. Qui sont les héros des derniers siècles et pourquoi ?
MC : Certains souverains comme Habib Bourguiba, premier président de la République tunisienne, et Atatürk, sont des gens qui ont bousculé l’ancienne mentalité et qui ont introduit de nouveaux usages. Pour moi ce sont des héros du XXème siècle et la population musulmane devrait les vénérer. Maintenant il y a un retour de la religion conservatrice. Ces héros sont considérés comme des athées pro-occidentaux, des Francs-maçons. On leur trouve plein de défauts. Pourtant, ils ont fait bouger les choses. Mais le héros principal est le peuple, celui des hommes et des femmes qui résistent.

CC : Quelle est votre pronostic pour l’islam en 2030 ?
MC : Mon pronostic est clair : les religions ne cessent de se développer. Ici en France on veut fermer les yeux. Oui, mais allez en Amérique Latine, en Afrique, en Asie. Je me suis rendu à Rio de Janeiro pour mon travail à plusieurs reprises. Une fois, je suis tombé dans une période de fêtes religieuses. Toute la ville de Rio était bloquée alors je me suis dit que je n’avais rien à faire là, et je suis allé à Foz do Iguaçu à faire du tourisme. Pendant ces trois jours, tous les brésiliens étaient à l’église : les religions ne font pas que se développer. Ce qui provoque ça, c’est la crainte planétaire du nucléaire, du réchauffement climatique, la déréglementation au niveau monétaire et au niveau politique. Il n’y a pas de leadership international qui soit juste. Ce n’est pas parce que l’Amérique a la force, qu’elle a le leadership, et pas même l’ONU ne peut imposer son point de vue. Je pense que, de plus en plus, de petites religions vont se faire la guerre entre elles. Entre les chiites et sunnites, et les Coptes et les Musulmans, entre Soudanais musulmans et Soudanais chrétiens. Je crains qu’il n’y ait pas une guerre entre deux grandes religions monothéistes, mais des petites guerres et une dissémination de ces guerres au niveau planétaire. C'est-à-dire qu’on aura des guerres localisées. Mon espoir en 2030, c’est que la spiritualité se développe suffisamment dans le monde et par les moyens de communications que nous aurons, nous agirons ensemble. Ces gens, dans un monde idéal, considèrent que les voyages intercontinentaux sont une vraie chance de l’humanité ; les mariages mixtes ont un avenir ; le savoir rationnel a encore de beaux jours devant lui. Ce n’est pas seulement l’émotion religieuse qui va gouverner la planète. Toutes ces choses-là doivent freiner un peu la progression exponentielle de la religion ou des sectes. Peut-être les grandes religions monothéistes vont continuer à progresser lentement – c’est vrai qu’actuellement l’islam progresse plus vite que le catholicisme…

 

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