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Protégés par Dieu?

por Gianni Carta publicado 15/12/2014 11h06
Le lien biblique entre les États-Unis et Israël explique la connexion entre Washington et Tel-Aviv
Ben Barka

Le professeur Ben Barka montre pourquoi le lien a des racines théologiques avant d’être politiques et stratégiques

Inspirés par le livre de l'Exode, les protestants Américains ont cimenté un parallèle entre la fuite des juifs d'Égypte et celle des puritains d’Angleterre. L’église anglicane trouve son origine en 1530 lorsque le chef de l’église catholique refuse le divorce d’Henri VIII. Le roi d’Angleterre décide alors de se proclamer « Chef Suprême de l’Eglise et du Clergé d’Angleterre » et peut ainsi rompre son précédent mariage afin d’épouser Anne Boleyn. Malheureux avec la création forcée d’une église qu’ils jugeaient hérétique, les puritains Anglais partent un siècle plus tard pour l'Amérique du Nord. Dans Le protestantisme évangélique nord-américain en mutation : La gauche évangélique des origines à l’ère Obama (Publisud, 2014, 277 pgs., 24 euros), le professeur d'histoire et de civilisation américaines Mokhtar Ben Barka, de l'Université de Valenciennes, montre, peut-être pour la première fois en détail, ce qui fait la différence entre les évangélistes conservateurs, les électeurs de Jimmy Carter, Ronald Reagan et George W. Bush, et les évangélistes de gauche, les électeurs de Barack Obama, en 2008. Les premiers sont des conservateurs dans le sens théologique et politique du terme. Les seconds, les évangélistes de gauche, sont progressistes du point de vue politique, mais conservateurs à l'égard de la théologie. Obama était le candidat idéal en 2008, après l'échec total de W. Bush. La question, cependant, est de savoir si les évangélistes de gauche auront un certain poids dans la prochaine présidentielle américaine. Le bilan des deux mandats d’Obama, déclare Ben Barka, est plutôt faible.

CartaCapital: Pourquoi les États-Unis cultivent-ils ce mythe d’être un pays béni par Dieu et d’avoir par conséquent un lien avec Israël ? D’ailleurs le Brésil, parait-il, est aussi béni de Dieu…

Mokhtar Ben Barka: Ce lien avec Israël a une explication théologique, politique et stratégique. Puisque nous parlons plutôt du point de vue religieux commençons par la théologie. Pour les évangélistes de droite, Israël a toujours été considéré comme faisant partie du scénario de la fin du monde.

CC: L’apocalypse?

BB: Absolument. Jésus va retourner à Jérusalem. Les batailles des fins des temps, et le combat final entre le bien et le mal, l’Armageddon, vont se dérouler là-bas. La victoire viendra du Christ, sauf que ce que les évangélistes conservateurs ne disent pas c’est que les juifs vont devoir se convertir au christianisme sinon ils vont périr. Or, la gauche israélienne met les juifs croyants en garde. Cette gauche israélienne est contre le parti politique de droite Likoud. Contrairement au Likoud et aux évangélistes de droite, les évangélistes de gauche sont pour la paix avec les palestiniens et, par conséquent, contre les évangélistes conservateurs.

CC: Et quel est l’aspect stratégique de cette vision qu’ont les États-Unis à être un pays béni par Dieu?

BB: L’accès au pétrole au Moyen Orient, et surtout en Irak et en Arabie Saoudite. Après la chute de l’Empire Ottoman à la fin de la Première Guerre Mondiale, la Grande-Bretagne et la France étaient les deux puissances qui dominaient. Pourtant, ces pays-là n’avaient plus les moyens de s’occuper de la région. Si ce n’était pas les États-Unis, l’Union Soviétique les aurait remplacés. Les États-Unis ont comblé le vide. L’argument politique des États-Unis pour supporter Israël, c’est qu’elle représente l’unique démocratie de la région.

CC: Mais quand Benyamin Netanyahou déclare qu’Israël est un État Juif on se pose la question s’il ne veut pas que les arabes israéliens, un quart de la population, deviennent des citoyens de seconde classe.

BB: Ça c’est évident. Dans cette logique-là, les arabes israéliens deviennent des citoyens de seconde classe. C’est une équation irréfutable et implacable. Ils sont exclus de facto.

CC: N’est-elle pas aussi arrogante cette croyance des États-Unis d’être un pays choisi par Dieu?

BB: C’est prétentieux. D’abord pourquoi doit Dieu bénir l’Amérique ? Ensuite, c’est arrogant de dire : « nous sommes béni par Dieu et à ce titre nous pouvons imposer nos valeurs ». On appelle ça l’« exception américaine ». C’est faux, c’est stupide. Le problème avec cette croyance aux États-Unis c’est que c’est une conviction très forte. Elle remonte au XVIIème siècle, avec l’arrivée des premiers puritains aux États-Unis. Ces chrétiens étaient persécutés en Angleterre, suite à la naissance de l’Église Anglicane. La raison ? Ils n’étaient pas d’accord avec Henri VIII, qui a voulu divorcer, mais il était catholique donc il ne pouvait pas le faire. C’est pourquoi il a créé une nouvelle Église qu’il avait appelé l’Église d’Angleterre, ou Anglicane. Alors, ses protestants, en fuyant l’Angleterre, se sont comparés aux hébreux de l’Exode. C’est la raison pour laquelle les États-Unis s’appellent « la nation choisie ». Les puritains ont donc établi un parallèle entre eux et les hébreux qui, à la recherche de la Terre promise, ont traversé le Sinaï quand ils ont été chassés d’Égypte.

CC: La Bible est donc très importante pour comprendre les États-Unis.

BB: La Bible et la religion ont un rôle essentiel dans la compréhension et la lecture de l’histoire américaine. Et de ce fond puritain est née l’idée que l’Amérique, en étant une nation choisie, a le devoir d'être un modèle pour les autres. Quand vous lisez les discours de George W. Bush c’est comme si vous lisiez les sermons des premiers puritains. Il y a une ressemblance extraordinaire. Cette conviction d’élection divine est à jamais gravée dans la psyché des américains.

CC: Les événements du XXème siècle ont-ils renforcés cette croyance des américains d’avoir été choisis?

BB: L’histoire leur donne raison. Les États-Unis sont la seule superpuissance après l’effondrement du communisme. Ils représentent la première puissance militaire, politique et économique. Et l’histoire leur donne raison parce qu’il ne faut pas oublier que l’Amérique a sauvé le monde pendant les deux guerres mondiales. S’ils n’avaient pas été là, je ne sais pas où serait le monde. Et tout ça les a confortés sur cette idée de supériorité, de peuple exceptionnel. Est-ce que la Chine va bientôt prendre la position des États-Unis ? Reste à voir.

CC: Dans Le Protestantisme Évangélique Nord-Américain En Mutation vous dites que les évangélistes se sont rapprochés d’Israël après la Guerre des Six Jours en 1967 parce que c’est l’année au cours de laquelle Israël a conquis Jérusalem. Mais pourquoi simplement en 1967, si Israël et la Palestine sont des lieux bibliques?

BB: Pour les évangéliques américains cette victoire était synonyme d’accomplissement de la prophétie biblique, sur la venue du Messie. Prophétie que nous trouvons dans le livre de l’Apocalypse, le livre de Daniel ou d’Ézéquiel, où on trouve donc Gog et Magog, la bataille entre les forces du bien et du mal, et la victoire du bien. On revient toujours à la Bible pour dire que cette victoire confirme bien la tendance et le mouvement vers la victoire du bien via Israël, et donc sur les arabes. Il y a toujours cette transposition du biblique dans les faits. C’est une avancée vers l’accomplissement de la fin des temps. C’est un scénario eschatologique : celui d’aller vers la fin des temps. La droite conservatrice évangélique est pessimiste. On va vers la fin de temps, vers la guerre, vers la mort. C’est un scénario sombre.

CC: Mais la gauche évangélique n’est pas sombre.

BB: Justement, la perspective de la gauche évangélique est optimiste, vers le progrès, vers le meilleur. Et pour les progressistes il faut se battre, il faut améliorer, il faut aider, il faut guérir. Jimmy Carter, dans son livre Palestine: Peace Not Apartheid, veut mettre une fin à ce massacre: il faut qu’israéliens et palestiniens arrivent à une solution. Mais pour les conservateurs il faut que le problème empire. Il faut que le feu dévore tout. Les évangéliques conservateurs en voulaient même à l’ex-premier ministre Ariel Sharon. Quand il a eu son AVC, ils ont dit que Dieu l’avait puni à cause de la retraite des Israéliens de la Bande de Gaza. Pour eux le moindre règlement des conflits va contre le scénario de la fin du monde.

CC: Et même si Obama semble croire à la solution de deux États, il ne fait rien contre la colonisation de la Cisjordanie ni contre le récent massacre des palestiniens à Gaza ? Pourquoi le président n’a pas réagi pendant les visites provocatrices des politiciens du Likoud à l’Esplanade des Mosquées, à Jérusalem ?

BB: Le conflit israélo-palestinien est l’un des points noirs de la présidence d’Obama. Au début, il avait réuni Mahmoud Abbas, le président de L’Autorité Palestine, et Ehud Olmert, à l’époque premier-ministre israélien, pour discuter. Pourtant il y a eu un grand problème: l’élection de Benyamin Netanyahou, quelques mois après celle d’Obama. Netanyahou était déterminé à lui faire face. Il y a une haine entre les deux hommes qui a causé l’échec d’Obama. Obama a les mains presque ligotées, également à cause du Parti Républicain qui domine le Sénat et le Congrès. En termes de politique étrangère, le président américain a plus de pouvoir, mais il n’empêche que ses initiatives sont généralement bloquées par les républicains qui veulent que sa politique échoue sur tous les plans. Je trouve Obama très décevant puisque sa politique au Moyen Orient est un échec total. Et sur un autre plan, j’ai été surpris suite à ces manifestations des américains révoltés par l’acquittement d’un policier blanc qui a tué en novembre Michael Brown, un adolescent afro-américain qui n’était pas armé à Ferguson, dans le Missouri. Obama était complétement effacé, absent. Certains disent, « ah non, ce n’est pas le rôle du président d’aller sur les lieux à chaque fois qu’il y a un mort ». Mais il y a minimum de visibilité, un minimum de témoignage.

CC: Vous soulignez qu’Obama est devenu religieux tard, après qu’il soit devenu travailleur social.

BB: Il a eu une période de flottement parce que sa mère avait un esprit scientifique, quelqu’un de très tolérant, et pas religieux. Son père était musulman, mais pas pratiquant. Obama a mis du temps, effectivement à trouver sa voie. Ceci dit, je ne pense pas sincèrement qu’il y ait du calcul dans sa foi. Mais lorsqu’on s’américanise, il y a des moments de flottement et on se voit obligé d’être bon croyant de la Bible, fondement de la culture américaine. Son point faible c’est qu’il n’est ni afro-américain, ni blanc. Et ça lui coute chère. Il ne voulait pas tomber dans le piège du noir du « civil rights movement » des années 1960. Il ne voulait certainement pas être un Martin Luther King. Mais pas un blanc non plus. D’ailleurs lorsqu’il s’est présenté comme candidat, les afro-américains ne voulaient pas de lui. Pourquoi ? Parce qu’il n’y avait pas d’esclaves dans ses ancêtres. Son père était Kenyan, sa mère blanche, et il n’appartenait pas à la communauté noir. C’est un métis. Les noirs se sont liés à lui plus tard, pas toute de suite. Le fait qu’il n’ait rien fait, pendant les événements de Ferguson notamment, montrent que sa position est très fragile. Il y a beaucoup d’ouvrages qui demandent à voir ses actions contre le racisme. Rien. C’est un autre échec de sa présidence.

CC: Obama n’a plus d’Église apprend-on dans votre livre. Il a quitté la Trinity United Church of Christ quand le pasteur Wright a commencé à dire que l’Amérique méritait le 11 septembre, puisque c’est un pays « terroriste » et « raciste ».

BB: Je ne sais pas s’il va à une église quelconque le dimanche. L’essentiel c’est que dans ses discours il fait référence à la Bible. C’est un chrétien, même si le Tea Party le considéré toujours comme un musulman déguisé. Sa réforme sur la santé a fait peur à beaucoup de gens. C’est un socialiste. Les américains sur le plan individuel sont des gens gentils, généreux. Mais quand la loi impose qu’ils doivent partager avec vous c’est impossible. Pourquoi, moi qui travaille et qui paie mes impôts, je vous en ferais profiter ? Pour eux ça c’est du socialisme.

CC: Pourquoi la gauche évangélique, qui est progressiste dans le sens politique mais conservatrice dans le sens théologique, a-t-elle voté pour Obama en sachant qu’il était pour l’avortement et l’union civile gay?

BB: C’est une contradiction. Pour la gauche évangélique qui est progressiste, il était hors de question de voter pour quelqu’un de droite. Et Obama était, malgré ses divergences, le favori pour eux. Ils étaient obligés d’accepter ces différences. Cela dit, cette même gauche avait voté pour George W. Bush en 2000. Pourquoi ? Parce Bush était favorable au « Faith-based initiatives », des organisations religieuses pour venir en aide aux personnes. Cet aspect social a séduit les évangélistes de gauche. Pourtant, le programme d’aide de Bush n’a pas marché. Donc les pasteurs de la gauche évangélique sont allés vers Obama lorsqu’ils ont vu son profil. C’est quelqu’un qui a fait du travail social. Lors d’un colloque, en quelque sorte organisé par le pasteur Rick Warren pour la lutte contre le sida, Obama a assisté à ses travaux. Obama est en faveur de l’aide à l’échelle nationale et internationale, que ce soit la lutte contre les guerres, la lutte contre les injustices, la lutte contre les persécutions religieuses. Le président américain est contre le réchauffement climatique. Toutes ses positions ont séduit la gauche évangélique.

CC: Pourquoi ne parle-t-on pas beaucoup de la gauche évangélique qui était déjà présente dans les années 1960 dans des mouvements contre le Vietnam, entre autres?

BB: La première raison c’est que la gauche évangélique reste quand même un courant minoritaire. Cette gauche chrétienne est aussi une surprise en quelque sorte parce qu’elle était contre le paradigme habituel, à savoir, un évangélisme qui est conservateur théologiquement et de gauche du point de vue politique et social. Troisièmement la gauche évangélique n’a pas les moyens. Ils ne sont pas aussi riches que la droite chrétienne, qui est puissante financièrement. Donc la gauche évangélique n’a pas beaucoup de visibilité, de pouvoir médiatique.

CC: Pourquoi tous les présidents, même Ronald Reagan qui n’était pas pratiquant, disent-t-ils «God Bless America»?

BB: On appelle ça la religion civile, ou « civil religion » en anglais. Les États-Unis sont constitutionnellement un État laïque en vertu du premier amendement. Mais la spécificité des États-Unis – et le visiteur européen ne comprend rien – c’est que dans la pratique il y a la religion civile. Cette religion civile est consensuelle, elle a l’avantage d’aller au-delà des confessions. Elle n’est ni musulmane, ni protestante, ni juive, ni catholique. Elle couvre tout. Cette providence c’est un Dieu sans confession, sans particularisme. Et on veut que ce Dieu aime toute l’Amérique avec toutes ses composantes, toutes ses races.

CC: La droite chrétienne est à bout du souffle. Pat Robertson est trop vieux et d’autres pasteurs conservateurs sont morts. La gauche évangélique, vous dites, est plus forte.

BB: Pour le moment la droite chrétienne est très affaiblie, mais la surprise c’est le Tea Party, qui est un élément fort dans la droite. C’est un parti politique, toutes proportions gardées, semblable au Front National de Marine Le Pen, en France. On a l’impression que ce petit parti va peser sur les élections présidentielles aux États-Unis.

CC: Et Obama, comme vous dites, a les mains ligotées…

BB: Il est ligoté par les enjeux. Déjà sa position est très inconfortable vis-à-vis des Républicains du Congrès. Et puis il y a les enjeux stratégiques, économiques et financiers qui lui sont très défavorables. Et il y a le lobby juif. Aucun candidat ne peut faire de campagne sans un discours à l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee). L’AIPAC est très puissant financièrement. Et il mobilise l’électorat juif qui vote à 80%. Aucun président n’ose faire quoi que ce soit contre Israël. C’est la force des juifs américains. Obama, et ça on ne dit pas, a bénéficié de l’argent du Wall Street, et de l’argent du lobby juif. Obama, au début, était incapable de réglementer ou de toucher à Wall Street parce que les banques lui avaient versé de l’argent pour sa campagne. C’est l’échec garanti du Parti Démocrate aux prochaines présidentielles.