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Été tunisien

por Gianni Carta publicado 03/11/2014 11h25, última modificação 03/11/2014 11h40
Le professeur Hatem M'Rad parle de la victoire de Nidaa Tounès, parti laïque et anti-islamiste, aux élections du 26 octobre dernier
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M'Rad n’aime pas l'expression «Printemps arabe» créée par l’Occident car, à ce jour, seule la Tunisie a connu le fameux printemps

Berceau du "Printemps  Arabe", la Tunisie a élu aux élections législatives du dimanche 26 octobre dernier le parti laïque et anti-islamiste NidaaTounès. Avec 85 sièges, le gagnant doit former une coalition pour obtenir la majorité des 109 sièges au Parlement près de quatre ans après avoir évincé le dictateur Zine el-Abidine Ben Ali, en janvier 2011, entraînant les Tunisiens à conduire au pouvoir le parti islamiste Ennahdha, en Octobre 2011. Hatem M'Rad, Professeur de science politique de la Faculté des Sciences Politiques Juridiques et Sociales de Tunis, énumère les erreurs d’Ennahdha, qui détenait la majorité jusqu’à janvier de cette année, mais qui, sous la pression de l’opposition, a laissé le gouvernement à des technocrates. «Il y eu de l'amateurisme politique, un effondrement économique,  de l'insécurité, de la violence, du terrorisme et des assassinats», déclare M'Rad. Sans parler de la relation «ambiguë» entre une aile d’Ennahdha et les salafistes. Selon la Constitution de promulgation récente, le Nidaa dispose de deux semaines pour former un gouvernement, mais il est plus probable que le parti attendra le résultat de l'élection présidentielle, prévue pour le 23novembre prochain. Parmi les favoris excelle le chef du Nidaa, Béji Caïd Essebsi, qui, s’il est élu, aura encore plus de poids pendant les négociations pour former une alliance. Premier ministre suppléant après la chute de BenAli et trois fois ministre de la République de Tunisie sous le président Habib Bourguiba,  Essebsi «rassemble les opinions dispersées et sécurise la population par son expérience en lui inspirant confiance », déclare M’Rad. « C’est un homme qui a une ligne de conduite qui tient toujours le même langage dans l’opposition comme dans le pouvoir. Il garde le même langage dans ses écrits. On a évoqué son âge avancé, 88 ans, mais on aimerait bien avoir sa vigueur », ajoute M’Rad.

CartaCapital: La Tunisie est le berceau du « Printemps Arabe », expression que vous n’aimez pas, mais il est vrai que c’est le seul pays où il y a eu beaucoup moins de violence qu’ailleurs. Peut-on espérer une consolidation démocratique  en Tunisie?

Hatem M’Rad: Je n’aime pas beaucoup cette expression, « Printemps arabe », créée par les occidentaux, parce qu’elle est trop généralisante. Il y a eu jusqu’à ce jour un seul printemps, celui de la Tunisie. Tous les autres pays qui ont connu des révolutions sont empêtrés dans des guerres civiles, n’ont pas un minimum de culture politique, n’ont pas de partis politiques crédibles ou une société civile musclée, comme celle existant en Tunisie. Pour la consolidation de la démocratie, je vous répondrai plus sûrement d’ici deux ou trois autres élections législatives et présidentielles. Cela dépendra du dialogue et des compromis qui vont être tissés par les adversaires politiques. Mais déjà, l’institution du « Dialogue national » lancé en Octobre 2013, pour sortir le pays de la crise politique, a permis de civiliser le jeu politique et de régler des questions épineuses (constitution, gouvernement neutre, élections). Ce dialogue national va certainement se poursuivre avec d’autres partis qui vont faire leur entrée, car le propre de ce dialogue, c’est d’impliquer les partis représentatifs au niveau parlementaire à l’échelle nationale. Autrement le dialogue resterait stérile et donnerait lieu à des bavardages inutiles.

CC: Bien que le parti islamique Ennahdha ait prouvé être encore capable de collecter un nombre considérable de votes, pourquoi tant de surprise avec la victoire de Nidaa Tounès?

HM: Durant la phase où Ennahdha était au pouvoir il y eu de l'amateurisme politique, un effondrement économique,  de l'insécurité, de la violence, du terrorisme et des assassinats. Cependant, Ennahdha continue à avoir autant de sièges et reste un parti aussi fort dans l’échiquier politique même s’il a eu 69 sièges, soit 21 de moins qu’en 2011. Rester le deuxième grand parti de Tunisie après un échec total et cuisant au pouvoir, ça c’est une performance, et cela prouve que le parti mobilise encore et qu’il a une bonne implantation sociologique, voire qu’il est toujours un parti populaire. C’est une sorte de victoire d’Ennahdha, et les dirigeants du parti le savent bien, car ils s’attendaient au pire. Cela ne diminue en rien la percée de Nidaa Tounès, un parti créé seulement depuis août 2012, qui arrive à être majoritaire en quelques mois d’existence. Le leadership de son dirigeant y est pour quelque chose : c’est un rassembleur qui a une bonne culture et une bonne expérience en matière politique. Le vote utile a fait de l’effet, il a permis d’éviter la dispersion et l’éclatement du paysage de 2011 en faveur de Nidaa Tounès.

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CC: Quel genre de gouvernement pourrait former Nidaa?

HM: La question de la formation du gouvernement de coalition est encore prématurée à ce jour, elle exige calcul des forces et négociation entre les partis intéressés. Nidaa a besoin de 24 sièges pour avoir la majorité absolue, c'est-à-dire 109 sièges, nécessaire au vote de confiance au parlement du programme du gouvernement. Il a plusieurs choix : il peut s’allier avec les partis laïques qui lui ressemblent ou lui sont plus ou moins proches, comme (le libéral) Afek Tounès, le Front Populaire, où (le centriste) Moubadara. Les trois ramassent environ 25 sièges. Auquel cas se pose le problème du Front Populaire, trop ancré à gauche, un peu trop contestataire et éloigné idéologiquement du libéralisme de NidaaTounès. Nidaa Tounès peut encore s’allier avec la troisième force, l’Union Patriotique Libre (UPL), de l’homme d’affaires Slim Riahi. L’UPL  a obtenu 17 sièges. C’est un parti laïque et libéral. Cependant il est populiste et proche d’Ennahdha. Et dans ce cas, il risque de faire fuir les autres partis laïques qui lui sont proches, outre le fait qu’il donnera l’image d’un front un peu trop affairiste et mercantiliste. Enfin, le dernier choix c’est de s’allier avec Ennahdha. Là, c’est une alliance contre-nature, une sorte de compromis historique, qui risque de faire fuir non seulement ses alliés habituels, mais aussi ses propres électeurs. N’oublions pas que le Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol, deux partis de centre-gauche, ont été sanctionnés par les électeurs parce qu’ils se sont justement alliés avec Ennahdha dans la troïka.

CC: En novembre les Tunisiens vont, pour la première fois depuis la chute de Ben Ali en 2011, voter pour un président. Je présume que vous considérez Béji Caïd Essebsi, le leader de Nidaa, comme un bon candidat…

HM: Essebsi sera un bon candidat en l’étape présente : il rassemble les opinions dispersées et sécurise la population par son expérience en lui inspirant confiance. C’est un homme qui a une ligne de conduite qui tient toujours le même langage dans l’opposition comme dans le pouvoir ; on l’a vu lorsqu’il a gouverné durant la première transition après la chute de Ben Ali. Et il garde le même langage dans ses écrits. On a évoqué son âge avancé, 88 ans, mais on aimerait bien avoir sa vigueur. Il y a des personnes beaucoup plus jeunes que lui, qui paraissent amorphes devant lui. En politique, il n’y a pas d’âge. Un homme politique qui est efficace et qui gagne finit par acquérir de la légitimité indépendamment de la question de l’âge. Ronald Reagan, lorsqu’il était au pouvoir était aussi âgé que lui et il a livré de grandes batailles contre le communisme et le totalitarisme. Essebsi est vif d’esprit, alerte, décisif, malgré son âge. J’ai eu l’occasion de le rencontrer quand il nous a reçus avec un collectif d’intellectuels. Il m’a paru plus vigoureux et plus énergique qu’à la télévision. Personnellement j’apprécie son côté « animal politique », au sens philosophique du terme bien sûr. Je suis persuadé qu’il continuera l’effet du vote utile et le transposera des législatives aux présidentielles.

CC: Plus de 45% des diplômés universitaires sont au chômage. Les quatre cinquièmes de la population active travaillent dans les secteurs à productivité basse. De nombreuses familles ont du mal à s’en sortir. De quel genre de réforme économique a besoin la Tunisie ?

HM: Nidaa n’a pas beaucoup le choix en cette phase de crise économique exceptionnelle. Il doit rétablir les équilibres économiques, résoudre le chômage, baisser le déficit budgétaire, réduire le coût de la vie pour les ménages, favoriser la croissance économique, favoriser le développement des régions déshéritées en pratiquant une discrimination positive en faveur des plus handicapées d’entre-elles. Car la révolution est partie des régions pauvres et abandonnées.Et pour cela il doit rétablir la confiance des investisseurs, internes et internationaux. Sa politique économique générale consistera à faire du libéralisme social, incontournable pour rassurer tout le monde, les travailleurs et le monde des affaires.

CC: Est-ce que le nouveau gouvernement pourra gérer la situation avec les salafistes et surtout avec le Bataillon Okba Ibn Nafaa, lié à Al-Qaeda et actif à la frontière de la Tunisie avec l’Algérie ?

HM: Le nouveau gouvernement tient à rétablir l’autorité de l’Etat, et finira très probablement par rétablir la sécurité, déjà en voie d’être rétablie par l’actuel gouvernement de technocrates. Ennahdha a toujours eu une position ambiguë vis-à-vis des salafistes, qui sont l’aile gauche ou l’aile révolutionnaire d’Ennahdha. Mais Ennahdha sait que le salafisme est le fondement logique,la source théocratique et idéologique du parti et de l’islam politique. Car les salafistes ne sont pas une excroissance d’Ennahdha, mais son aboutissement logique.

CC: Croyez-vous qu’Ennahda a fait de bonnes choses ?

HM: Il est très difficile de répondre à cette question. Mais je répondrai franchement. Ennahdha a laissé le pays exsangue à tous les niveaux. Ses dirigeants se sont révélés sans doute aussi rapaces, aussi opportunistes, aussi affairistes que les proches du régime de Ben Ali qu’ils ont pourtant combattus. Ils ont laissé le pays dans un état plus désastreux encore qu’au moment où ils ont pris le pouvoir. Les électeurs ne se sont pas trompés en les sanctionnant et en les écartant du pouvoir. La phase historique d’Ennahdha au pouvoir durant ces deux ans et demi, restera sans doute  dans l’expérience politique tunisienne comme un contre-modèle, c’est-à-dire ce qu’il ne faut pas faire quand une majorité prend le pouvoir. Ennahdha a certes fait des compromis pour la constitution, pour le retrait au gouvernement au profit d’un gouvernement de technocrates, mais elle a toujours agi sous la pression, acculée par les forces de l’opposition et de la société civile. Maintenant, si Ennahdha veut se moderniser il devrait abandonner ses radotages et ses étiquettes islamisantes comme califat, sharia et salafisme. Il doit se démarquer des Frères Musulmans, en se nationalisant davantage pour montrer que son attachement à la Tunisie l’emporte sur son attachement à la culture wahhabite des Frères Musulmans, de l’Arabie Saoudite et du Qatar. Une culture très mal perçue en Tunisie, car négatrice de la spécificité et de l’identité tunisienne. Bref, Ennahdha doit montrer des preuves nettes de son attachement à la démocratie, en considérant l’islam juste comme une référence morale et non religieuse ou théocratique, pour que les partis et les différentes tendances politiques du pays arrivent à cohabiter politiquement avec lui et pour qu’elle s’intègre davantage dans le jeu politique moderne.